[Culture] Rencontre avec la réalisatrice Sélom Mensah.

Sélom Mensah est une réalisatrice togolaise et on l’a connu avec son court métrage poétique « Parole aux femmes » . Elle est également la fondatrice et l’organisatrice de la « colonie verte », une classe verte où nos enfants apprennent à respecter l’environnement à Lomé depuis 2019. Elle est aussi blogueuse. Et elle viens de sortir un nouveau projet, « L’incroyable Odyssée d’un jouet en Plastique » un mini film qui vise avant tout à sensibiliser les adultes et les plus jeunes à la préservation de notre planète. Tout ça nous a intrigué et on a eu envie d’aller à sa rencontre pour en savoir un petit peu plus sur elle , ses projets , ses messages ! On l’a remercie de s’être prêtée au jeu !

Bonjour Sélom et Merci d’avoir accepté notre interview !Est-ce que tu peux mieux te présenter à nos lectrices ? Que fait tu d’autre dans la vie ?

En plus de ma casquette de réalisatrice que j’aime à porter autant que je le peux, et d’éducatrice avec la « Colonie Verte » que vous avez évoqué plus haut, je suis journaliste de formation ; actuellement je travaille dans le domaine de la communication. J’écris aussi depuis de nombreuses années. Je suis également maman de deux jeunes enfants.

Pourquoi as-tu choisi de devenir réalisatrice ?

A un moment de ma vie, il m’a paru essentiel de sortir ce que j’avais dans les tripes, ce qui me faisait vibrer, sourire, pleurer. L’image m’a toujours fasciné, comment on peut transmettre des messages forts, une émotion, une énergie, rien qu’au travers d’une photo, d’une vidéo, sans forcément en dire trop. J’ai eu l’agréable surprise de voir que mes poèmes mises en scène dans mon 1er film « Parole aux Femmes » ont été très bien accueilli par le public. Beaucoup de femmes et d’hommes se sont retrouvés dans ces bouts d’histoire de vie. C’est une chance !

Ton premier projet avait une portée militante et magnifiait la beauté des femmes Africaines. Pourquoi avoir choisi ce sujet ?

Oui, je ne conçois rien au-delà d’un certain militantisme car il y a urgence à faire bouger les lignes je pense. Mais aussi, je voulais mettre en scène leurs blessures. J’ai toujours considéré qu’on est plus beau et fort encore lorsqu’on sait magnifier ses fêlures et expériences négatives pour en tirer le meilleur. L’art sert aussi à cela. C’est ce que j’essaye de m’employer à faire dans ma vie, et Parole aux Femmes m’y a aidé, par exemple. Je crois qu’au-delà des femmes africaines, toutes les femmes sont reines et belles. Je ne parle pas de la beauté plastique et physique qui fane invariablement avec le temps. Je parle plutôt de la beauté de l’âme, qui mérite souvent le détour chez bien des femmes. Du simple fait qu’elle soit des femmes et donc source de vie.

Comment as-tu sélectionné les femmes qui en ont fait partie ?

La majorité des femmes choisies l’ont été pour leur aura, leur prestance et la manière dont elles ont pu incarner leurs textes à l’écran. Ce n’est pas toujours facile de parler d’amour, de viol ou de violences conjugales devant la caméra, lorsqu’on sait que des milliers de personnes verront votre prestation. Même si ce n’était pas leurs mots, leurs vécus, leurs expériences, elles ont incarnées, et avec brio, ces bouts de vie de femmes le temps de quelques minutes. Et pour bien plus longtemps, aux yeux du public.

Ton nouveau projet parle de ton autre dada, l’environnement mais je te laisse nous le présenter toi-même :

L’incroyable odyssée d’un jouet en plastique est un film qui me tient à cœur car je l’ai réalisé avec l’aide de mon fils, qui est l’acteur principal et la voix narrative de ce court-métrage. Il a été pour moi d’une aide inestimable et a dépassé de loin mes attentes.

« je l’ai réalisé avec l’aide de mon fils, qui est l’acteur principal et la voix narrative de ce court métrage »

J’ai aussi mobilisé des personnes qui me sont proches, et qui n’ont pas hésité à donner du temps et des conseils pour peaufiner cette œuvre. Pour le message, il est venu d’un ras-le-bol que je ressens et qui n’a pas cessé depuis trop longtemps. Cette colère prend sa source dans la pollution qui nous entoure et augmente dans nos villes africaines, et dans le fait qu’aucune réponse politique et importante ne semble voir le jour. On ne nous propose que des mesurettes qui ne sont même pas respectées comme l’interdiction du sachet en plastique, par exemple. A Lomé où je vis, la plage publique qui devrait attirer la majorité des touristes les fait plutôt fuir car elle est bien trop sale et polluée : c’est inadmissible ! Si une, dix ou cent personnes voient mon film et peuvent prendre conscience des dangers du plastique pour notre environnement, j’aurai atteint mon objectif. 

On rejoint donc les thématiques de la Colonie Verte. C’est vrai qu’en Afrique on a l’impression qu’on ne prend pas encore bien la mesure du problème. A quoi est-ce dû selon toi ?

Pour moi, tout est politique. Nos dirigeants africains se moquent bien des questions environnementales, comme de leurs premiers costumes, sauf lorsqu’il y a des sous à se faire avec des projets, des programmes et autres colloques financés par les pays extérieurs. Ils doivent se réveiller, penser et proposer de vraies solutions globales et innovantes aux populations. Créer des incinérateurs pour les déchets, booster et encourager le tri sélectif dans les foyers, créer des usines de traitement des eaux usées et des stations d’épuration, promouvoir et financer les énergies écologiques, propres et renouvelables, sensibiliser et éduquer les populations, etc. Ils doivent aussi arrêter d’accepter d’être traités comme la poubelle du monde et de recueillir les déchets dont les autres ne veulent plus (déchets électroménagers, informatiques et autres). Cependant, je suis convaincue qu’heureusement, le citoyen a aussi son rôle à jouer. Ne serait ce qu’en changeant de mentalité et d’attitude. Nous avons tous suffisamment jeté des sachets plastiques et autres déchets par terre, il est temps de penser maintenant à cesser des pratiques et à penser à mener de grandes actions collectives pour les ramasser. Toutes les actions sont utiles pour qu’un maximum de personnes prend conscience qu’il y a urgence !

Regardez le mini film de Sélom Mensah en cliquant ici
J’avoue que des fois on se dit que le combat est perdu d’avance s’il n’y a pas un changement radical au niveau mondial. Tu en penses quoi ?

Oui et non. Comme je l’ai dit plus haut, chacun a sa part et son rôle à jouer pour que cela change. C’est trop facile de se dire je ne bougerai pas tant que ma voisine n’en fera pas autant. Montre à ta voisine pourquoi c’est important de changer et il y aura peut-être un impact sur cette dame, ou le voisin d’à-côté ! Vous connaissez l’histoire du colibri ? Le colibri face à la forêt en feu ne s’est pas demandé si son action allait impacter ou non, alors qu’il transportait de l’eau dans son petit bec pour contribuer à arroser les flammes, il n’a pas tergiversé, il a agi. Je suis de ceux qui sont persuadées qu’il a incontestablement contribué à éteindre le feu, ce jour-là.

« Nous avons tous suffisamment jeté des sachets plastiques et autres déchets par terre, il est temps de penser maintenant à cesser des pratiques et à penser à mener de grandes actions collectives pour les ramasser. » Sélom Mensah
On ne se rend pas bien compte si on n’est pas dans le milieu de l’audiovisuel. Un tel projet ça prend combien de temps à écrire et à réaliser ?

Un tel projet il faut le penser, le murir, l’écrire. Et après, on se détourne souvent de ce qu’on avait écrit et imaginé, parfois par manque de temps ou de moyens financiers. Je ne suis pas encore une grosse réalisatrice hollywoodienne lol. Un jour, nous ferons de grandes choses, aujourd’hui, je cherche quand même à faire rêver les gens avec les moyens dont je dispose. En gros, de bout en bout, cela m’a pris un peu plus de six mois. Je remercie ici toute l’équipe qui n’a pas ménagé ses efforts pour concrétiser ce rêve…

Que dirais-tu à une jeune fille qui souhaite devenir réalisatrice ?

Je lui dirai : « bats-toi, girl, ne lâche rien, et n’écoute pas les critiques dévastatrices. » C’est vrai que certains conseils sont utiles et salvateurs, mais au fond, rien de ce que tu ne pourras faire ne sera fait à l’identique par quelqu’un d’autre. C’est ton identité, ta bile, ta foi, ton âme que tu insuffles à ton projet. Il est unique, il est toi. Soit en fiere et porte le comme ça, aussi loin que tu pourras. Entoure-toi des meilleur·e·s aussi, ceux et celles qui veulent bosser et apprendre avant tout, se dépasser. Et enfin, forme-toi, lis des bouquins, cherche à te perfectionner dans ce qui te fais vibrer ; que se soit le cinéma, le sport ou la cuisine. Mon frère dit toujours : «  ce qui mérite d’être fait, mérite d’être bien fait. » Je le rejoins totalement là-dessus, il n’a pas tort, je trouve. Il faut savoir se donner du mal pour ce qu’on aime.

As-tu une (ou des) femme qui t’inspire dans la vie ? Si oui qui et pourquoi ?

Elles sont légions lol : ma mère, mes mères, mes sœurs (de cœur) car ce sont elles mes inspirations et modèles de tous les jours, mes soutiens et conseils. Je les aime comme pas deux. Heureusement qu’elles sont là et ont tracé le chemin que j’emprunte aujourd’hui, car leurs actions et leurs propos. Au-delà d’elles,  des grandes figures comme Angela Davis, Miriam Makeba ou Nina Simone. Dans le domaine cinématographique Euzhan Palcy, Raoul Peck, Ava DuVernay bien sur. Je me suis intéressée à leur travail, bien des années avant d’oser réaliser des films à mon tour.

Une question un peu plus personnelle. Tu es mariée et tu as des enfants. Malheureusement au Togo, nombre de personne, y compris des femmes pensent encore qu’il n’est pas possible d’avoir une carrière artistique et d’être une « bonne épouse » que leur réponds-tu ?

Je leur répond que chacune choisit son mari, ses passions, et sa vie comme elle l’entend, loin de moi l’envie de juger l’une ou l’autre. Pour ma part, j’ai beaucoup de projets qui me tiennent à cœur, et qui vont au-delà de mon train-train quotidien et que j’espère réaliser one by one. Je me sens complète en ayant aussi l’opportunité de faire ce que j’aime. Pour moi, ce n’est pas incompatible avec le reste, il suffit de s’organiser en conséquence. Je ne conçois donc pas d’être avec un homme qui ne se soucierai pas de cet équilibre, de mon épanouissement personnel et donc de mon bonheur. Nous sommes complémentaires, donc, même si je suis épouse et mère, j’ai aussi le droit à mon espace, pour créer, pour imaginer, pour penser etc. Pour moi, c’est aussi une forme de soutien et d’amour de me laisser m’y consacrer. Quelque part, je fais aussi cela pour mes enfants, et leur laisser des clés dans ce monde de fous qui leur servira, je l’espère, à l’avenir.

Nous vivons actuellement une période très particulières, inédites au niveau mondial. D’ailleurs beaucoup de scientifiques s’accordent pour dire que la pandémie est survenue parce que nous détruisons notre environnement naturel… Un conseil pour nous toutes qui stressons et ne savons pas comment gérer au mieux ce moment ?

Personnellement, j’essaye de relativiser et de profiter de cette période exceptionnelle pour exceller. Pour faire tout ce que je n’ai pas toujours le temps de faire en temps normal, mais que par ailleurs j’apprécie : lire, prendre du temps pour moi, cuisiner, apprendre de nouvelles choses, me projeter… Je ne dis pas que c’est facile ou faisable tous les jours mais j’y parviens quelques fois. La méditation m’aide beaucoup en ce sens, le sport aussi. Il faut prendre conscience que pendant qu’on se plaint de ne pouvoir pas sortir ou voyager, la nature et la planète, elles, nous disent merci, car sans les conneries des Hommes, elles se portent bien mieux ! Profitons de ces moments inédits pour se demander, qu’est ce que nous changerons lorsque tout cela sera derrière nous pour vivre mieux, en harmonie avec nous-même, notre environnement et les autres. Rien ? Cela serait dommage, avouons-le. Quelques choses, cela serait déjà pas mal, non ?

Un conseil de film ou de série à regarder pendant le confinement ?

Bah PAF, Parole aux Femmes, pour les amoureux de la femme (charité bien ordonnée commence par soit) sans oublier L’incroyable odyssée d’un jouet en plastique, bien sur ! Ensuite, j’aime aussi beaucoup les documentaires, pas seulement les films de fiction. En bonne cinéphile, j’en vois pas mal. Je conseille ce film animé vu sur Netflix il y a quelques temps : « Sitara », « the african doctor » ou encore « the boy who harnessed the wind. »

Un dernier mot pour la fin ?

« Nous n’héritons pas de la terre de nos parents, nous l’empruntons à nos enfants.« 

C’est une citation célèbre que j’aime beaucoup et qui est devenue le slogan de la Colonie Verte. Elle est lourde de sens.

Le port de pèche de Lomé , image extraite du fim de Sélom Mensah

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